Quitter pour ne plus revenir

C’est arrivé sans crier gare, je suis parti un matin, rien, pour revenir tard en soirée et la trouver planter dans la pelouse chez moi. Elle était là sans vraiment avoir été annoncée, me surprenant comme le ferait une première neige au mois de septembre. Une pancarte bien modeste clouée sur un deux par quatre ridiculement neuf. La maison dans laquelle j’ai vécu toute ma vie est à vendre.

Bien sûr, ce fut discuté de long en large, le déménagement n’est pas pour demain, mais voilà, pour moi, ce sera toujours trop tôt. Si je brûle d’envie de quitter le contraignant nid familial, le fait de perdre celui-ci me trouble. C’est une énorme attache qui disparait et je feel endeuillé, ça m’arrive jamais.

Ça fait étrange d’être ainsi attaché à du bois, des briques et de la tôle. Mais voilà, c’est là que j’ai grandi et l’idée que très prochainement, ça ne soit plus chez nous, chez moi, ça me fait quelque chose. Comme une impression de larguer les amarres et de ne plus avoir de port où revenir, de devenir errant.

C’est sans doute la multitude de souvenirs qui m’attache à ce lieu qui m’y retienne. Je connais tout ici. La nuit, lorsque je vais me prendre un verre de lait dans la pénombre, je sais comment me déplacer pour esquiver les planches mugissantes de la cuisine. Je connais la façon de manipuler les champlures pour éviter toute fuite inopinée. Je suis apte à actionner avec aisance la chasse d’eau capricieuse de la toilette du sous-sol afin de ne pas avoir de pépins. J’ai apprivoisé ma demeure jusqu’à la symbiose.

Je vais m’ennuyer de tous ces sons qui ont bercé mon enfance : le déclic particulier du calorifère lorsque j’augmentais la température pour venir m’y accoter emmailloté, bouquin en main, le sifflement caractéristique du vent qui pénètre dans la vieille hotte du four, le claquement sec du portique lousse de l’abri tempo. Je vais m’ennuyer de cette mélodie riche qui a bercé ma vie jusqu’à maintenant.

Et puis je sais que ça va arriver, qu’un bon soir dans quelques mois je vais embarquer dans ma voiture et rouler vers l’inconnu et que mes pulsions me ramèneront ici. Je garerai ma voiture et prendrai une marche dans ce qui fut jadis mon quartier. Et je m’arrêterai devant ce qui fut chez moi, sans vraiment pouvoir pénétrer sur le terrain, encore moins dans la maison. Je ne serais désormais plus que spectateur passif de mon passé. Et ce jour-là, je vais être fessé.

Il y aura peut-être un petit garçon autre que moi qui défoncera la porte turquoise du cabanon à grands coups de roue avant de vélo trop grand. Il y aura un homme qui sacrera en tondant la pelouse du terrain cahoteux. Il y aura des soupers qui se prendront dans notre salle à manger, la porte-patio donnant sur des couchers de soleil grandioses, et ma chaise sera occupée par quelqu’un d’autre.

Et ma chambre, avec sa tapisserie remplie de sportifs qui prendra assurément le chemin, que deviendra-t-elle? Y aura-t-il quelqu’un qui y passera la nuit éveillé, faiblement éclairé par une frêle lampe à lire et écrire jusqu’aux petites heures? Est-ce que ça deviendra un bureau, une salle de jeu? Je crains qu’on dynamite mon passé à la vitesse de l’éclair.

Heureusement, il me reste encore quelque temps. J’essaie de mémoriser chaque parcelle de la maison, d’encapsuler hermétiquement tous les souvenirs que je possède afin qu’ils survivent aux affres du temps et passent à la pérennité. Mais voilà, le temps passera et un jour je rigolerai bien de mes tourments juvéniles, de cette peine d’avoir à renoncer définitivement à la maison où j’ai grandi. Et quand ça arrivera, je serai une tristement vieille personne.

9 Commentaires

Classé dans Dans ma tête

9 réponses à Quitter pour ne plus revenir

  1. Ho oui les lieux que nous avons aimé (et les autres aussi) ont une âme.
    On les a imprégné de notre essence.
    La maison de mon enfance aussi à été vendu il y a 15 ans et j’ai encore la conviction que des imposteurs y habitent. Et qu’ils ne la mérient pas.
    Qu’ont-ils fait de mes dessins à la craie sur les murs du sous-sol que ma mère avait religieusement laissé derrière le congélateur ?
    C’est un deuil, un premier deuil peut-être.
    Heureusement, d’autres lieux viennent ensuite et nous marquent à leur tour.

  2. Et puis la grippe ? tu es “résurrecté” ? (dixit dans une galaxie près de chez-vous) lol

  3. letapageur

    Éléonore: Ici, c’est le premier gros deuil que j’ai à faire. Et en même temps, j’ai toujours cette voie qui me dit que ça devrait être anodin. C’est malaisant. Sinon pour la grippe, disons que je me croyais remis il y a longtemps, j’ai eu une petite rechute le temps d’aujourd’hui mais voilà, je suis aujourd’hui aussi en forme que je pourrais l’être.

  4. Ça me fait drôle de lire cela puisque j’ai déménagé trop souvent dans ma vie pour habiter un lieu à ce point. Je m’évite ainsi un deuil ce qui n’est pas mauvais. Par contre, j’ai également l’impression absurde d’avoir passé au côté de quelque chose. Moi, ou j’habitait à 4 ans ou 7 ans ou 10 ans ou même 12 ans… je ne m’en souviens plus! Le quartier bien entendu, mais sans plus.

    D’ailleurs, de quelle couleur était ma chambre à…?

    Étrange!

  5. Amélie

    On ne quitte jamais complètement nos maisons. On se souvient toujours des odeurs qui, parfois, viennent nous frapper quand on ne s’y attend pas. Je crois que c’est surtout les odeurs qui restent. Moi je me souviens bien d’une odeur de la première maison de mes parents, quand je jouais aux bonhommes de plastique sur le tapis, et qu’il faisait soleil. L’espèce d’odeur de poussière dans la lumière, le tapis, le salon, tout ça. C’est un souvenir d’images olfactives.

    Et chez moi, dans la nouvelle maison où je me sens étrangement comme si j’y avais toujours arrivé, j’avais tellement appréhendé le déménagement, ouf. Et pourtant…pourtant, je me dessine chaque jour des nouveaux souvenirs, des nouvelles odeurs, des nouvelles marches de l’escalier sur laquelle il ne faut pas marcher la nuit, des nouvelles ombres sous mon lit.

    On peut pas oublier des détails comme ça, même insignifiants. Je suis pas mal sûre que tu oublieras pas, et que tu deviendras surtout jamais tristement vieux. :)

  6. Un gars

    Tu n’écris pas souvent alors je me laisse imprégner par ton billet un peu, mais j’étais au parc aujourd’hui, hier aussi, ainsi que demain et je marchais sur les racines d’un arbre.

  7. letapageur

    Volage: Difficile de dire s’il y a une situation meilleure que l’autre. Pour ma part, malgré le fait que je trouve ça plate de devoir partir, je suis quand même très content d’avoir eu l’opportunité de grandir toujours au même endroit.

    Amélie: Vrai que la mémoire olfactive est probablement la plus vive. Pourtant, moi, ce sont surtout les sons qui m’imprègnent dans ce cas précis, difficile à expliquer pourquoi. C’est assurément propre à chacun. Cela dit, c’est bien de voir que tu développes des nouveaux repères rapidement dans une nouvelle demeure, ça me donne espoir. Pour ce qui est de ne pas devenir tristement vieux, c’est une des choses qui me fiche le plus la trouille.

    Gars: Même les parcs peuvent changer, se voir détruire. Au fond, je crois que l’important est de savourer l’instant présent (gros cliché dégueulasse, yeurk) peu importe le lieu où on évolue.

  8. Tu sais, je sors peut-être trop rapidement ma fausse barbe de Freud et je m’avance dans un terrain inconnu, mais la peur du déménagement te ramène sans doute à ta propre peur de voir que ta vie s’élance dans une avenue dont tu ignores l’issue.

    Perdre ses repères, c’est jamais plaisant. Se balancer dans le vide, faire des choix, contourner des obstacles, douter continuellement. C’est pourtant le lot de la majorité des jeunes adultes, héhé !

    Je viens tout juste de voir ton dernier message, sur l’homme que tu seras un jour. Je voulais juste dire que ce que tu écris,ehlala…ça me rentre directement dans le coeur, dans la tête, partout. Je dois lire & relire deux fois même trois avant de pouvoir en dire quelque chose. Merci pour ça.

  9. Pour ne rien oublier il existe heureusement les photos. Moi aussi ça me fait quelque chose de quitter un lieu que j’aime et que je connais par coeur. Mais, expérience oblige, je peux te dire qu’on s’adapte et que même si on n’oublie jamais le lieu précédent, on finit par s’attacher au nouveau.

    Sinon, tu ne peux pas demander une hypothèque et acheter la maison? Et en plus, si tu y gardes tes parents aussi, ça va se rembourser tout seul…

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