Humanité

Je me promenais à bord de l’infiniment rutilante T-Mobile aujourd’hui dans mon rustique village lorsque j’aperçus un gars que j’avais côtoyé durant un bref moment dans ma jeunesse. Il m’envoie la main, innocemment, et je réponds simplement. Et pourtant, j’ai un feeling des plus moches qui m’envahit.

Été 1998 (ou 1997 ou 1999, genre, parce que commencer un paragraphe avec une date de la sorte, même si c’est de la bullshit, ça t’envoie le lecteur dans l’ambiance aussi vite que Dave Hilton envoie sa femme au plancher). Je suis âgé d’un frais 10 ans, je joue au baseball, j’ai un gros Game Boy et une cassette de Pokémon Bleu, je me promène sur un vélo CCM trop petit pour le grand flanc que je suis déjà à l’époque, je joue au tennis dans ma cour avec une ligne de craie faisant office de filet, j’ai une coupe de cheveux peu orthodoxe et je collectionne les cartes de hockey.

Je tripe sur les cartes de hockey. Je les classe par ordre alphabétique de nom de joueurs, par collection, par année, par équipe. Je les ordonne dans des feuilles plastifiées, 9 par 9, avec le plus grand soin. Jusqu’à tard le soir, je feuillette mes cartables, je note les statistiques, me parasitant le cerveau d’une multitude de chiffres dont je commence à peine à me départir.

À cette époque, chaque gamin détenait sa collection, ses cartes fétiches, ses trésors de O-Pee-Chee et ses joyaux de Pro Set. On recherchait les éditions limitées, les cartes de joueurs recrues, celles des vainqueurs de trophée. On s’enorgueillissait de nos cartes signées et de celles plus antiques.

Lentement se créait donc un marché, un système transactionnel de cartes de hockey. Chacun recherche la diversité, tentant d’échanger ses doubles contre de nouvelles cartes particulières. On a nos Beckett pour nous indiquer la valeur de nos cartes, on marchande, chacun y allant de ses meilleurs arguments pour soutirer de la qualité en échange de camelote. À ce jeu, je crois bien que j’excellais.

Il y avait ce gars dans notre quartier, un jeune qui avait une déficience mentale (il y a un terme politically correct pour ça?). Assez grand, un peu malhabile, des lèvres proéminentes, je l’avais connu puisqu’il voyageait dans le même autobus scolaire que le mien. Tranquillement, je découvre que lui aussi a une collection de cartes qu’il amène chaque jour à l’école et qu’il regarde passivement tout le long du trajet.

En prospecteur que je suis, j’ai eu tôt fait de voir qu’il détenait une Dominik Hasek recrue, une carte assez rare que je ne possédais guère. Ne faisant ni une ni deux, mû par une volonté tant juvénile que sombre, j’ai manœuvré pour obtenir ladite carte dans un échange outrageusement à mon avantage, profitant sans scrupule au passage du handicap du jeune garçon qui n’avait pas de réelle notion de la valeur des cartes.

J’ajoutais ainsi un autre de ses bibelots de carton à ma collection sans me départir de quoi que ce soit d’important. Sur le coup, je me sentais pas mal bon.

Puis le soir, quand je me suis couché, allongé dans un lit déjà petit, dans le noir, j’ai repensé à tout ça, à la façon dont j’avais mené mes affaires. Et à ce moment précis, je me suis senti cheap comme très très rarement dans ma vie. J’avais usurpé quelqu’un qui était en quelque sorte démuni, faisant fi de toute notion de morale ou d’humanité. J’étais terrassé par la laideur de mon acte, dégouté par mon être. Innocemment, naïvement, j’avais l’impression d’avoir mis à jour un vice viscéral.

Le lendemain, c’était un samedi, je m’en souviens, je suis parti à pied avec mon Dominik Hasek recru placé dans un plastique rigide individuel et j’ai été cogné chez le garçon, lui demandant de refaire l’échange inverse.

«Ouin j’ai repensé à ça tsé, j’pense que notre échange était pas ben ben juste»

Et comme ça, j’annulais mon larcin amoral de la veille. Je m’en retournais chez moi sans Dominik et le cœur un peu gros, la gorge tiraillée, parce que ce jour-là j’avais découvert un peu de ce qui pouvait se cacher au fond de moi et je n’en étais pas fier.

Donc aujourd’hui, quand je le croise dans le village et qu’il me salue, un peu béatement, parce qu’il est content de me voir, je ne peux m’empêcher de penser à ce qu’il avait révélé en moi. Et lors de ces instants, l’espace d’un moment, j’ai honte de ce manque d’humanité.

6 Commentaires

Classé dans Introspection

6 réponses à Humanité

  1. On dit déficience intellectuelle. C’tait bien parti! ;-)

  2. L'Ours

    N’aurais-tu pas été hanté par ce démon de tentation si tu avais reculé devant le premier échange, et souffert d’un tiraillement encoure plus dégoûtant? N’est-ce pas encore davantage humanitaire de refaire l’échange après le larcin?

    Je crois qu’il y a une pléiade de gris dans plusieurs palettes de couleurs éthiques, ici.

  3. Délicieuse anecdote.

    On a tous des souvenirs avec les billes, les pogs ou les cartes de hockey. Ça me rappelle que j’avais moi aussi échangé une carte de Mike Richter, gardien des Rangers, pour 20 $. J’étais au primaire. Une prof nous avait averti que c’était un bon montant, mais elle n’a rien fait.

    L’échange a eu lieu. La carte, selon le Beckett, valait je ne sais combien, mais certainement pas 20 $.

    Comme toi, j’étais fier de mon coup. Sauf que moi, je n’ai jamais regretté. Il faut dire que l’ami de l’échange n’était pas très au fait et qu’il la trouvait juste belle.

    Mon frère en a déjà eu une de Mario Lemieux qui valait au-dessus de 150 $, sauf erreur. Aujourd’hui, je trouve ça un peu con, les collections.

  4. caroom

    Quel plaisir de te retrouver heureux, Tapageur!!!
    J’ai manqué l’épisode de Oops et j’hésite à aller lire… Je t’ai connu à la taverne et je préfère garder des souvenirs moins déprimants. :)
    Contente de te lire à nouveau!

  5. T’as oublie le baseball dans la rue, le hockey dans la rue, et tous les nombreux coups de baton sur le gazon de ton voisin d’en face. Tu peux ajouter les presences de Germaine ta voisine de gauche. D’ailleurs, je crois qu’il y aurait quelques anecdotes qui meriteraient d’etre ecrite!! Magique ce cul de sac ou on revait tous d’etre Oh-Henry, Wayne Gretzky, Vlad, Jose, Malakhov, …

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